Tolérance zéro contre les violences sexistes et sexuelles au travail ? L’épreuve des faits dans les ministères. Enquête et tribune de la CGT Educ Administration centrale
Nous reproduisons ci-dessous la tribune de nos camarades de la CGT Educ’action administration centrale, parue le 22 septembre 2026 sur Le Café pédagogique [1].
Alors que les ministères de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et des Sports multiplient les engagements contre les violences sexistes et sexuelles au travail, une enquête menée par la CGT Éduc’action auprès de leurs personnels en administration centrale révèle l’ampleur de ces violences et les défaillances de leur prise en charge. « Ce n’est pas l’administration qui neutralise le risque, c’est la victime qui cherche à s’en préserver. » Près de 70 % des répondant·es déclarent avoir été confronté·es à au moins un fait de violence sexiste ou sexuelle au cours des trois dernières années.
Derrière ce chiffre se dessine un environnement de travail encore largement marqué par le sexisme, mais aussi par le silence, l’absence de prévention et, pour certaines victimes, une réponse institutionnelle pouvant aggraver les conséquences des violences subies. « Violences sexistes et sexuelles au travail : les ministres prônent « la tolérance zéro », leurs agent·es vivent au quotidien une autre réalité », la tribune de la CGT Éduc’action administration centrale.
Les ministères multiplient les plans d’action, les labels et les campagnes de communication sur l’égalité professionnelle, la lutte contre les discriminations ou contre les violences sexistes et sexuelles au travail (VSST). Pourtant, lorsqu’il s’agit de leurs propres services, le décalage entre les engagements affichés et la réalité vécue par les agent·es demeure considérable. C’est malheureusement le principal enseignement de l’enquête conduite, pour la première fois, par la CGT Éduc’action auprès des personnels travaillant en administration centrale au sein des ministères chargés de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et des Sports. Les 164 réponses recueillies en seulement deux mois, soit quatre fois le volume de signalements enregistrés en dix-huit mois par le dispositif dédié sur un périmètre plus large (autres violences, harcèlement moral et discriminations), démontrent en effet qu’aucune direction, y compris l’inspection générale (IGESR), n’est épargnée en matière de violences sexistes et sexuelles.
Un risque professionnel omniprésent mais invisibilisé
Ainsi, presque 70% des répondant·es, qui sont à 86% des femmes, signalent au moins un fait de violence à caractère sexiste ou sexuel au cours des trois dernières années. 65% affirment avoir entendu, au moins une fois, des blagues ou des propos à connotation sexiste ou sexuelle dans son unité de travail, 26% déclarent avoir subi au moins une fois des remarques déplacées sur leur apparence physique ou leur tenue vestimentaire et 39% avoir été interrompu·es au moins une fois lors d’une prise de parole en réunion. Ces chiffres donnent donc à voir un environnement de travail sexiste et sexualisé, susceptible de créer les conditions pour que d’autres faits de violence, plus graves, parce que pénalement répréhensibles, se produisent. D’ailleurs, près d’un tiers des répondant·es font état de comportements qui, en raison de leur nature et/ou de leur répétition, laissent présumer un harcèlement sexuel. Parmi ces dernier·es, 82% disent avoir été exposées à des agissements sexistes. Notre enquête confirme donc ce que la recherche démontre : l’existence d’un continuum des violences [2].
Lorsqu’un climat sexiste et sexualisé s’installe au sein d’un collectif de travail, la loi impose à l’administration de le prévenir, de le faire cesser et, si nécessaire, de recourir à son pouvoir disciplinaire à l’encontre des agents fautifs. Or que constatons-nous ? Dans la quasi-totalité des directions, les VSST n’apparaissent pas comme un risque professionnel à prévenir, y compris dans des services ayant déjà connu des faits graves et répétés de violence sexuelle. Qu’elle soit le fruit d’un impensé social ou d’un refus idéologique, cette invisibilisation des VSST ressemble fort à un déni de réalité. En 2026, nous en sommes donc toujours là, avec une administration qui continue à vouloir passer sous silence les violences sexistes et sexuelles présentes au sein de ses propres services, alors qu’elle semble si prompte à vouloir les prévenir et les combattre, avec raison, dans le milieu scolaire [3] ?
Quand l’institution devient une seconde épreuve
C’est dans ce contexte professionnel, marqué au mieux par l’ignorance, au pire par l’indifférence, qu’une minorité d’agent·es, ayant subi soit des comportements laissant présumer un harcèlement sexuel soit une agression sexuelle, tente courageusement de se faire entendre auprès de leur administration, souvent en vain, parfois à leur dépens. En effet, presque un tiers rapportent qu’après leur signalement il ne s’est rien passé, ou soulignent une absence de soutien institutionnel ou disent avoir subi des représailles. Toujours dans la même optique : 65% des agent·es concerné·es déclarent avoir modifié leur comportement au travail pour éviter un·e collègue ou une situation. Pire, certaines ont dû changer de bureau ou quitter leur poste, tandis que l’auteur incriminé continuait à exercer ses fonctions dans les mêmes conditions. Un témoignage vient donner toute sa portée à ce constat : « Cet homme a fait partir quatre femmes de son pôle en quatre ans. » Cette mansuétude de l’administration à l’égard des mis en cause, y compris disciplinaire, explique pourquoi presque 60% des victimes n’engagent aucune démarche auprès de l’administration, préférant solliciter le soutien de leur entourage proche (famille, collègues). La logique de précaution se trouve alors inversée : ce n’est pas l’administration qui neutralise le risque, c’est la victime qui cherche à s’en préserver.
Tout ceci produit une véritable victimisation secondaire. Il en est ainsi quand la souffrance ressentie par les victimes ne résulte pas seulement de la violence subie et dénoncée, mais aussi de la manière dont l’institution y répond. Dans ces conditions, comment s’étonner que beaucoup d’entre elles préfèrent garder le silence, convaincues (à raison) que parler les exposera davantage que se taire ? « J’ai dénoncé les faits. J’ai été virée de ma période d’essai. » Telle est la réalité vécue par les agent·es au sein de services placés au plus près des ministres concernés.
Une tolérance zéro ? Chiche !
Arrêter de blâmer les victimes, c’est cesser de leur faire porter le poids des conséquences de violences dont elles ne sont JAMAIS responsables. Et pourtant, des collègues hésitent encore à signaler les faits qu’elles ont subis, par crainte de nuire à leur agresseur ou parce qu’elles en viennent à s’interroger sur leur propre responsabilité, se demandant si elles n’auraient pas, sans le vouloir ni même en avoir conscience, provoqué son comportement.
Dans la fonction publique aussi, la honte doit changer de camp !
Le principe de tolérance zéro [4] n’est ni une option à géométrie variable ni une formule destinée à se donner bonne conscience. Il ne peut rester un simple slogan politique, il doit devenir une réalité effective au sein de chaque unité de travail. Il en va de la responsabilité de l’administration et de la sécurité des agent·es. En effet, tout·e fonctionnaire est en droit d’exercer ses fonctions dans un environnement de travail sûr, respectueux de sa dignité et exempt de violences sexistes et sexuelles. Maintenant que les ministres savent, nous attendons des actes concrets à la hauteur du risque pris par celles et ceux qui ont courageusement brisé le silence sur des comportements pénalement répréhensibles.
Lien vers l’enquête : https://cgteducac.fr/2026/09/10/violences-sexistes-et-sexuelles-au-travail-ce-que-disent-les-donnees-collectees-par-la-cgt-educaction-en-administration-cenrale/
CGT Éduc’action administration centrale
[1] Tolérance zéro contre les violences sexistes et sexuelles au travail ? L’épreuve des faits dans les ministères
[2] Le continuum des violences ou continuum en matière de violence sexuelle est un concept élaboré par Liz Kelly en 1987. Il prend en compte l’expérience vécue des femmes et toutes les violences de genre (de la blague sexiste au féminicide) sans les hiérarchiser. Il met en évidence que la plupart des femmes font l’expérience de violences sexuelles et que les violences sont liées entre elles.
[3] « L’ensemble des personnels de l’Éducation nationale est mobilisé pour prévenir et combattre les violences sexistes et sexuelles, accompagner les victimes et engager systématiquement les procédures nécessaires à l’encontre des auteurs. » (https://www.education.gouv.fr/lutte-contre-les-violences-sexistes-et-sexuelles-au-sein-de-l-ecole-504311)
[4] Rappelons que depuis 2018, l’accord relatif à l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans la fonction publique garantit la mise en œuvre du principe de « Tolérance zéro ».
